Par Dennis Schneider (texte)
Il y a des chiffres qui semblent anodins au premier regard, puis qui s’imposent durablement. 233’737 nouvelles immatriculations en 2025. Pas d’effondrement brutal, pas de crash spectaculaire – plutôt un lent affaissement, presque silencieux. Et pourtant, ce chiffre marque un point bas historique : le marché automobile suisse le plus faible depuis plus de 25 ans, abstraction faite de la période pandémique. Alors que l’Europe commence peu à peu à sortir de l’ornière, la Suisse, elle, freine. Volontairement ou non, la question reste ouverte.
Par rapport à l’année précédente, il manque près de 6’000 véhicules, soit un recul de 2,4 %. Plus que la baisse elle-même, c’est la vue d’ensemble qui interpelle. Le marché reste nettement en dessous de son niveau d’avant-crise, établi de longue date autour de 300’000 nouvelles immatriculations par an. Les raisons sont multiples, mais obéissent à une logique commune : des prescriptions en matière de CO₂ déconnectées du marché, des prix de l’énergie élevés et une incertitude économique généralisée. Pour les particuliers comme pour les entreprises, l’achat d’une voiture devient une décision sans cesse reportée. Le parc automobile continue ainsi de vieillir, avec un âge moyen désormais de 10,5 ans, contre 7,4 ans il y a 25 ans. Le progrès a une autre allure.
La dimension politique est particulièrement sensible. La Suisse applique la réglementation CO₂ la plus rigide d’Europe et se retrouve de plus en plus isolée. Malgré les efforts considérables de la branche, avec plus de 300 modèles électriques disponibles, la part des véhicules rechargeables nouvellement immatriculés plafonne à environ un tiers du marché. Précisément 34 %. L’objectif politique de 50 % reste donc largement hors de portée. Résultat : des sanctions CO₂ potentielles se chiffrant en centaines de millions de francs – non pas en raison d’un manque d’offre, mais d’une demande insuffisante. Une facture qui finit par retomber sur les importateurs, les concessionnaires et, en dernière instance, les consommateurs.
Peter Grünenfelder, président d’auto-suisse, parle d’une politique climatique mal orientée aux conséquences lourdes pour l’ensemble du secteur. Son message est sans équivoque : davantage d’ouverture technologique, moins de planification étatique. La mobilité sans CO₂ ne peut pas être imposée par des pénalités financières, mais seulement par des conditions-cadres fonctionnelles, des incitations ciblées et un écosystème stable. Cela implique également de renoncer à de nouvelles taxes sur les véhicules électriques, de supprimer le droit d’importation de 4 % et de mettre fin au régime de sanctions.
Un bref regard sur le mois de décembre semble apporter une lueur d’espoir. Avec 26’744 nouvelles immatriculations, le marché progresse de 5,5 % par rapport à l’année précédente. Mais décembre a toujours été le mois le plus fort, un schéma saisonnier bien connu. Difficile d’y voir un véritable retournement de tendance – plutôt un dernier rattrapage de fin d’année.
Dans la répartition des motorisations, les lignes continuent de bouger. Les véhicules rechargeables atteignent 22,8 % pour les modèles entièrement électriques et 11,2 % pour les hybrides rechargeables. Ensemble, ils talonnent les hybrides classiques, qui représentent au total 35 % des nouvelles immatriculations. En 2025, 82’603 hybrides, 53’250 véhicules électriques à batterie et 26’189 hybrides rechargeables ont été mis en circulation. À l’inverse, les motorisations thermiques traditionnelles reculent nettement : les diesels chutent d’environ 30 %, les modèles essence d’environ 20 %. Ensemble, ils ne totalisent plus que 71’685 unités.
Thomas Rücker, directeur d’auto-suisse, analyse la situation avec sobriété. L’offre est là, les modèles sont attractifs, les prix d’entrée compétitifs. Ce qui manque, selon lui, c’est une politique résolument favorable à la mobilité électrique, des prix de l’électricité plus bas et surtout un développement tangible des infrastructures de recharge publiques. Sans ces éléments, la montée en puissance des véhicules à faibles émissions restera laborieuse – et le marché automobile suisse coincé entre des objectifs ambitieux et une réalité qui ne se décrète pas.
Les chiffres détaillés par marque sont accessibles au public, sur la base des relevés fédéraux, encore partiellement provisoires. Ils ne changent rien au constat central. Le marché automobile suisse ne s’est pas effondré, mais il stagne à un niveau historiquement bas. Et la question décisive demeure : veut-on du mouvement sur les routes ou seulement sur le papier ?