Dennis Schneider (texte)
Le Conseil fédéral entend préparer les infrastructures de transport suisses à l’horizon 2045. Noble ambition. Reste que les grands acteurs de la mobilité ne s’accordent déjà plus sur la direction prise. Le pays avance-t-il réellement vers un système plus performant? Ou risque-t-il, une fois encore, de rester bloqué dans les bouchons pendant que la politique affine son horaire théorique?
Avec l’étape d’aménagement 2027 du projet «Transports ’45», le Conseil fédéral a ouvert la procédure de consultation. Pour la première fois, les projets routiers, ferroviaires et ceux liés au trafic d’agglomération sont examinés dans une même logique d’ensemble. Le TCS salue expressément cette approche multimodale. Pour le club de mobilité, l’enjeu est clair: les différents modes de transport ne doivent pas être opposés les uns aux autres. Route, rail et agglomérations doivent être pensés ensemble. Faute de quoi, le système suisse de transport pourrait bien connaître sa prochaine grande paralysie.
Le ton est nettement plus critique chez auto-suisse. L’association des importateurs automobiles suisses voit dans le projet une hiérarchie des priorités difficile à défendre. Alors qu’environ trois quarts des kilomètres parcourus par les personnes et près de deux tiers du transport de marchandises s’effectuent sur la route, 20 milliards de francs seraient prévus pour le développement du rail, contre seulement 1,6 milliard pour l’extension des routes nationales. S’y ajoutent 9,46 milliards de francs pour l’exploitation et l’entretien, ainsi que 518 millions destinés au programme d’agglomération de cinquième génération. Dans le même temps, le Conseil fédéral a rayé des projets de transport déjà planifiés pour un montant d’environ 16 milliards de francs.
routesuisse juge elle aussi la copie trop favorable au rail. L’organisation faîtière rappelle que les routes nationales ne représentent qu’environ 3% de l’ensemble du réseau routier suisse, mais absorbent 41% du trafic routier et 74% du transport routier de marchandises. Les heures d’embouteillage ont doublé en l’espace d’une décennie, tandis que la Confédération anticipe encore une hausse du trafic voyageurs et marchandises d’ici à 2050. Pour routesuisse, la conclusion est limpide: sans élimination ciblée des goulets d’étranglement sur les routes nationales, ce n’est pas seulement le trafic qui ralentira. C’est aussi l’économie.
Le TCS adopte une tonalité plus mesurée, mais arrive lui aussi au constat que les infrastructures doivent être modernisées de toute urgence. Leur financement doit rester assuré par les instruments éprouvés que sont le FORTA pour les routes nationales et le trafic d’agglomération, ainsi que le FIF pour le rail. Affaiblir ces fonds affectés serait, selon le club, préjudiciable à l’ensemble du système de transport. Autrement dit: le TCS veut développer les infrastructures, mais sans transformer la mobilité en guerre de tranchées idéologique. auto-suisse et routesuisse veulent également développer. Simplement avec un regard beaucoup plus frontal porté sur la route.
La ligne de fracture est donc tracée. Le Conseil fédéral présente «Transports ’45» comme un paquet global pour la mobilité de demain. Les organisations routières y voient surtout une vieille faiblesse dans un emballage neuf: beaucoup d’argent pour le rail, trop peu de détermination pour les routes nationales. Le TCS, lui, rappelle que la Suisse ne peut pas se permettre une nouvelle situation de blocage. Tout est donc prêt pour une consultation qui ne portera pas seulement sur des milliards, mais sur une question finalement assez simple: la Suisse planifie-t-elle ses transports selon une image politique souhaitée — ou selon ce qui roule réellement, chaque jour, sur son territoire?